| L'arche
dans la nuit - Allons ma petite reine, viens me montrer ce que tu sais. Les quatre boules de métal aimantées roulent sur la table. Chacune possède un dessin différent : la première un carré, la deuxième un triangle, la troisième un rectangle et la quatrième un cercle. La main de Frank les reprend. - Allons petite reine, viens me voir, je suis là. Les quatre boules roulent de nouveau sur la table. Tout à coup, elles s'attirent et se regroupent instantanément. Le regard de Frank est sombre. - Voyons, qu'est-ce que tu veux dire ? Soudain, son corps se soulève et se déplace vers l'arrière, il manque de tomber. Il se ressaisit. Sa main avance lentement et reprend les petites boules. Il en dispose une entre chaque doigt de la main droite et, par un léger mouvement du poignet, les relance sur la table. - Quoi ? Elles roulent et s'attirent de nouveau. - Pas possible. Sa main les reprend et les relance aussitôt. - Comment ? Les boules s'arrêtent, regroupées d'une autre façon. - Merde. Frank reprend vite les boules, les relance encore. - Quand ? Elles roulent, leur course s'accélère. Elles tournent, hésitent, repartent en sens inverse. Enfin, elles se rencontrent et s'immobilisent. Le visage de Frank est cramoisi. Il se lève en titubant et ouvre la fenêtre. La lune est haute dans le ciel. Il respire à pleins poumons. - Bonjour monsieur Noël. La boulangère est toujours souriante quand elle voit Frank entrer dans sa boutique. - Bonjour. - Qu'est-ce qui se passe, monsieur Noël, vous avez l'air malade ? Au fait, que disent vos petites boules aujourd'hui ? - La fin du monde. Il va se passer quelque chose de grave. Une grande catastrophe. La boulangère considère Frank avec surprise. Jamais elle ne l'avait entendu parler de choses horribles. - Et qu'est-ce que je vous sers avec çà ? - Vous ne me croyez pas. - Si, si, mais quand même, c'est un peu difficile à avaler. - Alors mettez-moi un merveilleux et une meringue. - Ne le prenez pas mal, monsieur Noël, mais avec tout ce qu'on entend à la radio... Vous comprenez, on en a assez. - D'accord, si vous le dites. Frank se sent lourd ce matin, comme si une grande responsabilité lui écrasait les épaules. Il entre au café de la gare routière et on lui demande encore ce qui ne va pas. Il s'explique et tout le monde le regarde d'un air ahuri. Voilà que ce bon vieux Frank a perdu les pédales. Il faut dire que depuis que sa femme est morte, il n'est plus tout à fait le même. Il s'est mis à consulter les astres ; tous les soirs, il joue avec des petites boules aimantées qui (d'après lui) révèlent l'avenir. Il faut dire que, jusqu'à présent, ses boules n'avaient donné que des prévisions sur des choses rassurantes comme la météo, les résultats sportifs ou l'élection des miss, alors personne n'y faisait réellement attention. Parfois, le hasard faisant bien les choses, l'une ou l'autre prévision s'avérait exacte. Mais là, personne n'en croit ses oreilles. Frank Noël serait-il devenu cinglé pour de bon ? - Allons, ce vieux Frank qui nous fait une bonne blague ! - Non, ce n'est pas une blague, elle m'a même donné la date. Evidemment, là, tout le monde se met à rire. - Ecoutez, c'est la vérité. Dans un an, le 15 janvier exactement. Mais les rires redoublent et Frank se sent seul tout à coup. Il se replie sur lui-même et la terre semble s'arrêter de tourner. Il vide son verre et sort du café. Il marche longtemps dans les rues, en réfléchissant. Enfin, de retour chez lui, il prend une décision. Ils allaient voir ce qu'ils allaient voir. Il se met à écrire une lettre au bourgmestre dans laquelle il explique son intention de racheter les grandes catacombes près du village. De toute façon, se dit-il, elles sont abandonnées et ne servent plus à rien. Le conseil communal, trop heureux de recevoir une somme d'argent pour quelques ruines de couloirs souterrains, approuvera bien son idée. Le lendemain, la lettre est envoyée. De fait, le contrat de vente est signé quatre jours plus tard pour la somme de 1250 euros ! Sans plus attendre, Frank se met à la tâche. Avec ses économies et le confortable héritage de son épouse, il va rénover complètement les catacombes. Les gens du village s'étonnent et s'interrogent sur les intentions de Frank. On se rappelle qu'il a prédit la fin du monde et on pense qu'il a complètement perdu la tête. Certains curieux lui demandent ce qu'il compte faire avec les catacombes et Frank leur répond invariablement : "Vous verrez bien, c'est mon secret". On finit par le prendre vraiment pour un demeuré. Pendant ce temps, la rénovation des catacombes avance à grands pas. Il y travaille tous les jours, de l'aube jusque tard le soir. Ce faisant, Frank repense à la prophétie : " Une grande catastrophe." "Quoi ?" "Une explosion." "Comment ?" "Le ciel noir en plein jour, les cendres qui tombent du ciel, les plantes et les animaux qui meurent." "Quand ?" "Dans un an, le 15 janvier prochain." Il équipe sa construction d'une aération avec filtres, d'un chauffage de sol avec des centaines de mètres de tuyaux courant sous le carrelage, d'une grande citerne d'eau avec un purificateur et une pompe, de toilettes en suffisance, de tables, de chaises, de vaisselle, de cuisinières électriques, de lessiveuses, de matelas, ... et d'un grand bassin, avec quatre roues à aube de un mètre de diamètre, alimenté en eau par la rivière souterraine (qu'il avait atteinte en attaquant la roche à coups de pioche et qu'il avait détournée jusqu'au bassin à l'aide de conduites). Il se met à réfléchir. L'essentiel manque encore : la nourriture. Mais le temps presse, la rénovation est terminée mais le calendrier indique déjà le premier décembre. Plus que quarante-six jours ! Frank se met alors à acheter toutes sortes de victuailles. Des conserves de légumes, de viandes, de poissons, de soupes. Des paquets de pâtes alimentaires, de riz, de semoule, de farine. Des boîtes de lait et de jus de fruits. Des bouteilles d'huile végétale, de vinaigre, de vin de table. Du café, du sucre, du sel, du poivre, du thé, du chocolat, des biscuits. Mais aussi des produits de nettoyage, de la poudre à lessiver, du savon. Et enfin, des médicaments de base. Le tout en très grande quantité. Tout ce qu'il faut pour loger et nourrir les deux cents habitants du village pendant plusieurs mois. Maintenant, les catacombes ressemblent à un supermarché avec restaurant et dortoir. Toute la fortune héritée de son épouse y est passée. Mais la date fatidique approche et Frank décide alors de prévenir les habitants du village. A son grand étonnement, il ne récolte que rires et moqueries de la part de ses concitoyens. - Il a complètement perdu la raison. Disent les uns. - Il faudrait l'enfermer dans un asile psychiatrique. Disent les autres. Pourtant, Frank ne se décourage pas. Il frappe à toutes les portes, colle des affiches, prévient tout le monde de la catastrophe imminente, explique son projet en faisant des discours dans les lieux publics. Mais rien n'y fait. Les portes restent closes et les affiches sont finalement arrachées par les enfants du village. Le 14 janvier au soir, Frank, épuisé, ferme sans doute pour la dernière fois la porte de sa maison et se dirige d'un pas pesant vers les catacombes. - Aide-moi, petite reine, je t'en supplie. Le coeur indécis, il arrive à l'entrée de l'abri qu'il a construit. Il entre et allume le générateur. Les ampoules scintillent, d'abord pâles, puis soudain, lumineuses. Il ferme la lourde porte et s'assied pour pleurer. - Petite reine, mon amour, donne-moi le courage. Puis, vaincu, il s'endort près de la porte. L'horloge au-dessus de l'agence bancaire du village indique maintenant sept heures dix. Le 15 janvier. Dans le village, la vie continue. On pense à Frank, mais on se dit que ce n'est pas la peine de s'en faire pour l'idiot du village. La boulangère continue de vendre ses pains et ses gâteaux, l'ouvrier répare la chaussée, la mère conduit son enfant à l'école, le peintre peint sa toile, le policier dresse des procès verbaux, ... A treize heures, un flash d'informations sur toutes les radios et télévisions annonce l'explosion d'un super volcan en Amérique. Personne n'y prête attention, l'Amérique c'est loin. Le soleil se couche et tout le monde prépare son dîner dans la chaleur du foyer. Le lendemain il n'y a plus de soleil. Une épaisse couche de cendres noires assombrit tout le ciel. Les gens, pris de panique, se souviennent de Frank et tous en même temps se précipitent vers les catacombes. La cohue est indescriptible. Ils arrivent très vite devant l'abri dont la porte, qui n'est pas verrouillée, s'ouvre facilement ; ils se ruent à l'intérieur, sur la nourriture, sur les objets, et en remplissent leurs poches, leurs sacs, leurs brouettes,... c'est l'apocalypse. En quelques minutes, toutes les étagères et toutes les chambres sont dévastées. Alors la foule ressort et s'empresse de rentrer au village, chacun avec son précieux butin. Une famille a même emporté le générateur, une autre une cuisinière, un matelas, une table,... Dans l'abri saccagé, il ne reste plus qu'un corps, étendu près de la porte, sali de toute la saleté des semelles qui l'ont piétiné. Dans les longs couloirs sombres, on entend le bruit de l'eau qui fait tourner les quatre roues à aube. Soudain, le corps sale bouge un bras, puis l'autre, se met sur ses genoux, et se relève péniblement en s'agrippant au mur. - Tout va bien, ma petite reine, aïe !... je crois que tout le monde a eu sa ration. Mais quelle tristesse, un si bel abri ! Je crois que ce n'était pas la bonne méthode. |