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Dans la chair

Je n'aime pas l'été.
L'été et ses habituels barbecues ridicules.
Surtout les barbecues organisés par les collègues de travail, où il est de bon ton d'être présent sous peine de passer pour le traître de la boîte.
Je dis cela parce qu'il m'est arrivé une aventure avec ce rituel estival.
Une aventure que je qualifierais de surnaturelle.
Ou plutôt, ce n'est pas à moi que c'est arrivé, mais à Jean-Pierre, le collègue que je déteste le plus.


Mais il faut que je vous raconte.

J'ai quarante-cinq  ans et je suis obèse. Plus exactement, je pèse cent vingt-quatre kilos. Il y a déjà seize ans que j'essaie de faire régime sans succès et la moitié que je suis rédacteur dans une agence publicitaire qui emploie cinquante-deux personnes. Je travaille toujours sur ordinateur, assis toute la journée devant un écran de merde à taper des trucs de merde. Je ne fais jamais de sport, je me bourre de chips et de hamburgers. Je vis comme je l'entends et personne n'a le droit de me faire la morale. De toute façon, je vis seul. Ma compagne m'a quitté il y a huit ans déjà, un peu parce que je suis gros, beaucoup parce qu'elle n'a jamais voulu coucher avec moi et qu'elle me trompait avec un ancien camarade de lycée ( le fils de p... ). La vie modèle quoi !

Toute la journée à l'agence, j'encode des textes pour des affiches ou des pages de magazines à deux balles. J'aime mon travail parce qu'il me rapporte assez d'argent pour vivre décemment et bouffer des hamburgers, même si ce n'est pas toujours facile de me lever le matin pour aller prendre mes quartiers dans  la grande salle du premier étage de l'immeuble du journal, là où sont installés les quinze petits bureaux des rédacteurs.

Le climat s'était considérablement dégradé depuis quelques temps au bureau, mais c'était surtout sur ma modeste personne que la vindicte populaire de mes chers collègues  s'exerçait avec le plus d'emphase. J'étais devenu une espèce de souffre douleur de première catégorie. A cause de ce Jean-Pierre, vous l'aurez compris.

Ce type a toujours été  méprisant envers moi et ne s'est jamais gêné pour le montrer.
Il me harcelait avec ses sarcasmes, ses fausses boutades, ses sous-entendus pervers. Il ralliait souvent les autres à sa cause pour mieux étouffer mon éventuelle révolte.
Je crois que j'étais parvenu à le haïr vraiment.
Mais je n'osais pas lui répondre car il était mon supérieur direct.

En plus de mon lieu de travail, je devais également supporter ce type sur les pelouses des barbecues.
Lors de ces réunions extraprofessionnelles, il ne perdait jamais une occasion de se mettre en évidence. C'était toujours lui le roi de la fête, toujours en train de se mettre sur un piédestal par rapport aux autres, et surtout par rapport à moi.
Il était le meilleur en tout et moi j'étais le nul.
Par exemple, il fallait que ce soit lui qui s'occupe du barbecue, car il ne faisait aucun doute qu'il était le plus grand rôtisseur de viande de la planète.
Moi, je trouvais cette activité débile, même si je ne crache pas sur un bon bout de saucisse grillée.
Un jour, je me souviens très bien de la date : le 28 août 2003 - c'était la veille d'un de ses fameux barbecue - mon bourreau a lancé à tout le personnel : "Demain, nous allons cuire Dumbo comme un gros cochon, nous le mettrons tout nu et nous lui planterons une broche dans le cul. Il y en aura bien assez pour cinquante invité !"
Tout le monde a éclaté de rire. Sauf moi.
Depuis quelque temps, Dumbo était le surnom que Jean-Pierre utilisait pour s'adresser à moi.
J'étais déjà habitué aux allusions concernant mon poids, mais là, il avait dépassé les limites.
J'aurais voulu me cacher ou partir pour ne plus entendre leurs rires affreux.
Le soir, de retour chez moi, je me suis couché directement sans manger, accablé de honte et de dégoût.
Je ne pouvais trouver le sommeil tant j'étais furieux contre moi-même.
Pourquoi ne lui avais-je pas cassé la gueule à ce salaud ?
Maintenant il était trop tard, il triomphait et moi, j'étais un lâche.
Je me souviens de m'être levé de mon lit pour aller boire une bière dans la cuisine.
J'étais tellement énervé que j'ai brisé le verre en me coupant l'index.
Je me suis alors précipité dans la salle de bain car mon doigt pissait le sang.
En voyant ma mine de victime dans le miroir, j'ai levé le doigt en sang au-dessus du lavabo, de grosses gouttes rouge foncé tombaient une à une et maculaient l'émail blanc étincelant. J'ai esquissé une grimace et j'ai écrit sur la glace, à l'encre de mes veines, ses mots débiles : "Jean-Pierre sera brûlé et carbonisé comme un putain de cochon à la broche".
Je ricanais nerveusement, mon corps était parcouru de spasmes effrayants. Le fond du lavabo était maintenant  strié de centaines de petites rivières écarlates qui coulaient ensemble vers le trou d'évacuation. La solution finale.
J'ai frappé du point contre le mur. Plusieurs fois. Avec rage. Un cri de colère étouffé venant de l'appartement voisin a traversé la cloison. J'ai hurlé : " Allez tous vous faire foutre, bande de connards !". J'ai ouvert l'armoire à pharmacie et j'ai pris le désinfectant et les pansements.
Ensuite, je me suis recouché. Mais j’étais trop excité pour dormir. J’essayais d’élaborer des plans à la con pour régler son compte à ce fumier de Jean-Pierre.
De la mort aux rats dans son café ? Trop risqué. Ou alors une bonne poussée du haut des escaliers. J’imaginais déjà sa gueule en train de s’éclater sur les marches jusqu'au rez de chaussée. Trop doux. Et l’enfermer dans les toilettes le vendredi soir avant un long week-end de quatre jours ( il est le dernier à partir et ferme toujours les bureaux ). Je couperais l’arrivée d’eau pour que la chasse ne se remplisse plus. Avec un peu de chance il crèverait de soif après avoir bu toute l’eau du syphon des chiottes. Je me frottais les mains et frappais du pied sur la moquette.

J’étais à deux doigts de péter les plombs. J’ai du me faire une ligne de coke en vitesse pour retrouver un semblant de bon sens. Et bien sur, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Des danseuses orientales à poil se trémoussaient sur mon plafond et moi je regardais ce spectacle, les yeux grands ouverts, la main droite en train d'actionner le manche à balai. Rien à voir avec un délire paranoïaque, je me sentais plutôt bien, à vrai dire. Mais je ne vais pas vous faire un tableau de toute la scène finale. J'ai même aperçu Doris, la secrétaire de Jean-Pierre, en train de tourner autour de mon lit sur une moto custom avec les seins à l'air. Un vrai road movie. Finalement, je crois que j'ai sombré dans le coma.


Le lendemain, j'étais redevenu moi-même au bureau : un gars effacé qui essaie de ne pas se faire enguirlander.
La journée de travail se terminait à treize heures car il fallait se préparer pour l'après-midi barbecue chez Daniel, le comptable. En attendant, j'avais le temps de mettre sur pied le meurtre de Jean-Pierre. Mon plan chiottes tombait à l’eau si j’ose dire. Il fallait que je trouve autre chose. J'ai alors pensé à faire en sorte qu'il se baisse et se penche en avant devant une porte quelconque afin de lui claquer violemment ladite porte en pleine gueule. Une fois assommé, je n'aurais plus qu'à le traîner jusqu'au vide ordure et le balancer illico avant le ramassage du camion poubelle. Oui, c'était bon. Le tout était de l'attirer dans le piège. Pas évident.

Mais le temps passait vite et treize heures ont sonné sans qu'il y ait eu le moindre claquement de porte.
Je pensais me faire porter pâle pour ne pas assister à  l'événement tant redouté mais Evelyne, la secrétaire de Lucien, le directeur artistique, me demanda de venir la prendre chez elle car sa voiture était en panne, et comme je ne pouvais rien refuser aux femmes... Bref j’étais prêt à quinze heures tapantes devant l'appartement d'Evelyne.
A notre arrivée sur le terrain des festivités, Jean-Pierre était déjà aux commandes de la rôtisserie, revêtu d'un tablier sur lequel il était inscrit : "je cuisine pendant que ma femme fait la sieste". Sûrement un cadeau de sa femme, Ingrid.
Il ne pouvait pas se douter que celle-ci mettait toute sa bonne volonté à honorer cette maxime. Comme vous le verrez plus tard.


La beuverie battait son plein.
Deux ou trois convives étaient déjà dans le cirage.
Moi, je buvais du jus de fruit en contemplant ce panorama décadent.
Je reluquais de temps en temps les nombreuses femmes de l'assemblée. J'ai toujours reluqué les femmes, moi qui n'avais jamais baisé avec l'une d'entre elles avant. Il y en avait bien une vingtaine cet après-midi là, toutes plus excitantes les unes que les autres. Il faut dire qu'en été, ces dames  s'habillent des tissus les plus légers et souvent très courts. Evelyne portait un chemisier rose semi transparent et une jupe légère à fleurs rouges. J'en bavais d'admiration. Brigitte, la femme de Daniel, était moulée dans un fuseau élastique noir qui ne cachait absolument rien de son anatomie. Elle déambulait lascivement parmi les invités, ponctuant chaque arrêt d'un mouvement de bassin délicieux. Je sentais déjà le petit oiseau monter. Yolande, la soeur de Brigitte avait opté pour une robe en voile bleu, serrée à la taille, qui lui faisait rebondir les hanches de chaque côté comme deux gros ballons de chair appétissants. Mon regard se fixait intensément sur cette croupe voluptueuse qui se dandinait à deux mètres de moi.
Mais comment pouvais-je croire que l'une ou l'autre de ces femmes s'intéresserait à moi ?
Moi le gros plein de soupe. Le Dumbo de service. C'était presque impossible.
Je dis presque car il y en a une qui m'est tombée toute crue dans la gueule cet après-midi là. 

Ingrid...

Oui, la femme de Jean-Pierre ! Vous ne me croyez pas ? Laissez-moi donc vous raconter l'affaire.
Elle était encore plus belle, plus appétissante que les autres. Elle portait une jupe rouge horriblement courte et un T-shirt moulant orange vif qui laissait apparaître les pointes de ses seins. Mon petit oiseau me faisait mal chaque fois qu'elle s'approchait de moi. Elle portait aussi ce que je considère comme l'accessoire le plus sublime pour une femme : des escarpins à talons hauts, rouges en l'occurrence. J'étais au bord de l'apoplexie et je me disais que je me la taperais bien entre deux saucisses grillées. AAh, me taper la femme de mon pire ennemi. Quel rêve délicieux. J'étais, à ce moment, à mille lieues de penser que cela finirait par arriver ce jour-là.

J'étais en train de m'ennuyer ferme depuis une bonne heure lorsque l'envie d'un besoin pressant me fit lever de mon transat. Je me suis alors dirigé d'un pas pesant vers la maison en demandant au passage le chemin des latrines à la bonne espagnole.
Celles-ci se trouvaient au premier étage de l'habitation. Je montais les escaliers en sifflotant lorsque j'entendis, venant du palier, un bruit bizarre qui semblait être le craquement d'une literie en action. Arrivé sur ledit palier, je vis une porte sur la droite, en face des toilettes, d'où provenait le craquement de literie. J'entrouvris la porte et manquai de tomber à la renverse en voyant le spectacle qui s'offrait à moi. Ingrid, à quatre pattes sur le lit de la chambre, se faisait ramoner le derrière par un jeune quidam que je ne connaissais pas et qui n'avais pas été présenté lors du cocktail de bienvenue dans le jardin. Ingrid poussait des petits cris aigus et le jeune homme semblait trouver l'affaire à son goût. Tout à coup, sentant une présence importune, il se retourna et me dévisagea un instant, pas du tout surpris. Puis, se retirant d'Ingrid, sans état d'âme il me fit signe de venir plus près. Je regardai derrière moi sur le pallier pour m'assurer que j'étais le seul à qui ce signe s'adressait et, prenant mon courage à deux mains, je franchis la porte, la refermant derrière moi avec précaution. Ingrid attendait, toujours à quatre pattes, la tête écrasée sur l'oreiller par la main droite du jeune fornicateur. Elle disait dans une sorte de soupir : " Encore, encore ...". L'homme me montra de l'index ma braguette et mima la descente de la fermeture éclair. Je compris aussitôt où il voulait en venir et je baissai rapidement mon pantalon. Alors, il s'écarta et me laissa la place. J'empoignai  les hanches encore frémissantes d'Ingrid des deux mains et plaçai mon sexe à l'entrée du sien. D'un coup de reins violent, j'enfonçai mon petit oiseau au plus profond de son corps. Elle cria un peu. J'actionnai alors le va et vient dans une fièvre hystérique. Le lit craquait de plus belle et  Ingrid gémissait, la tête toujours dans l'oreiller. La décharge se produisit au moment où Ingrid tourna la tête pour s'apercevoir que c'était moi qui la baisais et non le dandy de service. Elle cria, de stupeur ou de plaisir, je ne saurais le dire et nous retombâmes, brisés, sur le matelas. Je me levai aussitôt et remis en hâte mon pantalon. Le dandy avait regardé toute la scène en se masturbant, assis sur un fauteuil. Je quittai cette joyeuse équipe non sans  me demander si cela aurait des répercussions sur moi. Je refermai délicatement la porte de la chambre après être sorti et me dirigeai vers l'escalier. Curieusement, je n'avais plus envie de pisser. Je venais de perdre brusquement ma virginité en prenant la femme de Jean-Pierre en levrette. J'étais aux anges.

Quand je rejoignis les convives sur la pelouse, j'essayai de localiser Jean-Pierre. Il était toujours au barbecue entrain d'essayer de ranimer le feu avec un bidon d'essence. Je m'approchai de lui et  lui demandai sans ambages où était son épouse. Il se retourna et me regarda d'un air stupéfait, puis lança son regard à la ronde et répondit : "Pourquoi ? Elle t'intéresse ma femme ? Hein Dumbo ?". Je feignis de trouver la plaisanterie de bon goût et  esquissai un large sourire béat.
Quand tout à coup, une gerbe de feu de deux mètres de haut arracha un cri d'effroi à toute l'assistance.
Je me suis écarté d'un bond vers l'arrière.
Jean-Pierre se roulait par terre en criant comme un goret, les mains sur le visage.
L'épouse de Daniel et sa fille se précipitèrent vers l'infortuné tandis que Daniel et un autre type tentaient de juguler l'incendie du barbecue avec une veste.
Jean-Pierre avait fini de crier mais il continuait de gémir comme une poupée qui pleure. Le barbecue lui avait littéralement explosé à la figure. Moi, je m'étais écarté à temps.
Il gisait maintenant à mes pieds. Son visage ressemblait davantage à une croûte de soufflé qu'à un faciès.


Il fut emmené à l'hôpital.
Les médecins jugèrent le cas assez sérieux, les brûlures de son visage étaient du troisième degré et il fallait recourir à une greffe de peau pour lui redonner un aspect acceptable. Les médecins proposèrent de prélever un lambeau de peau sur ses fesses pour lui redonner un visage digne de ce nom. Mais la partie n'était pas gagnée.


J'étais assez surpris pour ne pas dire choqué d'être à l'origine de cet accident spectaculaire.
Les mots que j'avais écrits sur le miroir de ma salle de bain, à l'aide de mon propre sang, avaient donné lieu à une sorte de malédiction diabolique.
Ce que j'avais écrit s'était réalisé.
Mais je n'étais pas au bout de mes surprises.
Ce jour-là, en rentrant chez moi, je revis les mots que j'avais laissés sur le miroir de la salle de bain.  Et je reçu un nouveau choc.
Les lettres de sang avaient séché et quelques-unes s'étaient écaillées  en tombant dans le lavabo de sorte qu'il ne restait plus sur le miroir que cette horrible affirmation : "J...-Pierre brûlé ... car ... cochon".

 Je m'empressai d'effacer toute trace de ce serment cabalistique...
Avant d'aller me coucher.


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