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dame en rouge Les lycanthropes existent. C'était une nuit de mars, dans la campagne, quelque part dans le Hainaut en Belgique. Le crépuscule avait été extraordinaire. Le ciel empourpré, brillant de mille feux de Bengale, m'avait incité à rester plus longtemps dehors. Et je me suis fait surprendre par la fraîcheur intrusive de la nuit. Comme d'habitude. Je n'étais pas très loin de ma maison mais il y avait une bonne demi-heure de marche pour la rejoindre. La nuit, en pleine campagne, on n'y voit goutte, pas à plus de deux pas devant soi et c'est au hasard que j'ai traversé les champs boueux, peinant pour accélérer le rythme de ma marche. Il n'y avait aucun bruit hormis celui de mes pas qui s'enfonçaient dans la gadoue. Je haletais car j'étais pressé de rentrer, la nuit noire ne m'a jamais inspiré. Pour sûr, j'aurais voulu être dans mon fauteuil en train de regarder la télévision plutôt que vagabonder dehors par ce froid. Plus j'avançais et plus je me demandais si j'étais sur le bon chemin, je veux dire dans la bonne direction car il n'y avait pas de chemin sous mes pieds. Mes yeux fouillaient l'obscurité à la recherche d'un point de repère : une lumière, un signe de vie humaine. J'étais dans un désert campagnard, glacial et infini. C'est alors que j'ai entendu distinctement le souffle de la bête, juste derrière moi, à quelques dizaines de mètres. En fait, je ne pouvais pas évaluer l'intervalle avec précision tant les ténèbres étaient épaisses. Je me suis arrêté, tendant l'oreille, et sur la défensive. C'était sans doute un chien errant mais tous mes sens me contredisaient. Ce souffle était beaucoup trop puissant pour être celui d'un vulgaire chien. Ou alors, ce devait être un dogue ou un mastiff. C'était, en tout cas, quelque chose d'énorme. Je me suis agenouillé dans la boue, paralysé de peur et n'osant faire le moindre bruit. J'ai prié, moi qui ne crois pas plus au bon dieu qu'un marchand de Sodome. La bête approchait, par la gauche, en décrivant un cercle autour de moi. Je ne pouvais pas encore la voir dans cette obscurité mais je pouvais l'entendre renifler. Brusquement, je me suis relevé et j'ai couru. Je ne savais pas si c'était la bonne solution mais je n'avais pas d'autre choix. Elle aussi s'est mise à courir. Mes bottes pataugeaient lamentablement dans l'humus gluant et je sentais que la bête gagnait sur moi. Alors, j'ai fait comme les lapins, j'ai changé de direction, croyant pouvoir dérouter le prédateur en agissant de cette manière. Mais c'était peine perdue. Son souffle était tellement clair qu'il ne devait pas se trouver à plus de quatre ou cinq mètres derrière moi. En désespoir de cause, j'ai décidé de faire face. Par tous les dieux, je n'avais jamais rien vu de pareil. Deux yeux jaunes effilés me regardaient. Une énorme tête allongée, large vers l'arrière et plutôt mince vers l'avant. Le corps était trapu, grand comme celui d'un poney et ramassé sur lui-même tout comme un félin qui s'apprête à bondir, ses deux longues oreilles pointues tournées vers l'avant. Il ne bougeait plus. Moi, j'étais pétrifié. Son haleine chaude et nauséabonde me parvenait entre deux souffles. J'ai hurlé : AAAAAH ! Et je me suis pissé dessus. Le monstre est resté complètement immobile, je n'en croyais pas mes sens ; il fallait que je foute le camp sans demander un reçu. J'ai couru comme un fou sans savoir si j'étais dans la direction de ma maison. Je suis finalement arrivé sur le Chemin des Dames qui longe la pâture de mon voisin Monsieur Bernardin et que j'ai reconnu à ces gros pavés déchaussés. Mais il me fallait encore traverser le cimetière tout proche pour rejoindre plus vite la route qui mène à ma propriété. J'avais l'impression que la bête me suivait, qu'elle était sur mes pas, prête à me dévorer. Je savais ce que c'était, il n'y avait pas de doutes possibles : un loup garou. Toutes les histoires qu'on peut raconter à leur sujet paraissent fausses mais là, je ne pouvais me rendre qu'à l'évidence : ce soir, un de ces monstres, mi-homme, mi-bête, qui parcourent les bois et les campagnes à la recherche de leur repas humain, m'avait choisi pour proie. J'ai escaladé le petit mur qui clôture le cimetière à l'est. J'ai trébuché sur une tombe et la photo du défunt, dans son petit médaillon, me regardait d'un air désapprobateur. J'ai avancé au hasard en marchant plus ou moins en ligne droite, entre les tombes et les mausolées. J'étais encore en plein cauchemar, mais où était donc la sortie de ce maudit cimetière. Je ne parvenais plus à me le rappeler. J'ai traversé des voiles de toiles d'araignées entre les arbustes avant de me retrouver, haletant, devant un mausolée dont la porte en fer rouillé était grande ouverte et battait en grinçant sur ses gonds. Etait-ce un signe d'invitation ? J'ai chassé cette idée stupide de mon esprit, les morts n'invitent pas, le vent avait dû ouvrir la porte. Je suis pourtant entré, peut-être pour m'y réfugier, et ainsi échapper au monstre, ou peut-être parce que je devais y entrer. J'ai refermé la lourde porte métallique et j'ai attendu, dans l'obscurité la plus complète, retenant ma respiration de peur d'alerter l'ouïe de mon terrible poursuivant. Mes yeux ne pouvaient s'habituer à cette obscurité et j'avais l'impression d'être aveugle. Tout à coup, l'intérieur du mausolée sembla s'éclairer d'une lueur bleu saphir, à tel point que je pouvais distinguer les choses qui m'entouraient. Il y avait un grand socle en marbre au milieu de la pièce sur lequel se trouvait un cercueil noir en bois. Mais ce qui m'intriguait le plus, s'était l'origine de cette lueur bleue. En fait, elle n'était plus bleue, elle avait viré au violet pâle et provenait d'une petite cavité dans le mur, à gauche du cercueil. Je m'approchai, plus par curiosité maladive que par courage. C'est alors que je vis une petite femme, pas plus haute qu'une poupée Barbie, dont le corps très brillant illuminait la petite niche comme une flamme, d'abord d'une lumière violette, ensuite devenant de plus en plus rouge, elle devint bientôt incandescente. Elle portait une longue robe transparente aux plis multiples. Un détail insolite de son physique attira mon attention : elle ne possédait pas de mains ; celles-ci étaient remplacées au bout de chaque bras par une paire de ciseaux à droite et un cerceau de bois à gauche, de telle sorte que ces objets faisaient le prolongement des poignets au bas des manches de sa robe en lieu et place des mains. Cela aurait pu être effrayant mais la beauté - de visage et de corps - de la dame me fascinait, elle me retenait prisonnier de son aura écarlate. Je n'avais pas l'intention de fuir, je voulais rester là, pour toujours. Elle s'inclina quand elle me vit ; impressionné, je fis un pas en arrière. Elle sembla comprendre mon désappointement et me fit un signe de la tête qui me parut amical. Comme je ne bougeais pas, elle reformula son invitation. J'esquissai un mouvement de la main. La lumière qui émanait de son corps devint subitement rouge rubis. - Bienvenue, me dit-elle d'une voix qui ne venait pas d'elle mais qui semblait résonner dans ma tête. Je la remerciai en mâchant péniblement mes mots. - Tu as trouvé le chemin jusqu'à moi, c'est bien, continua-t-elle. Maintenant, tu dois répondre à une question si tu veux échapper au lycanthrope. - Que, ... quelle est cette question ? - A l'aube des jours nouveaux, quel sentiment redonne la foi à l'homme blasé ? - Je, ..., je ne sais pas, laissez-moi réfléchir au moins. - Réponds vite. - La ... l'amour. - Bonne réponse ; pas celui des chansons mièvres que l'on passe habituellement dans les supermarchés, mais celui qui naît d'une vraie souffrance au fond de l'être. Ton chemin s'ouvre et il s'illumine, bon voyage, et souviens-toi : la peur et l'ignorance sont mauvaises conseillères. Va ton chemin et utilise ce pouvoir pour protéger les plus faibles en ce monde. Elle disparut dans un éclair rouge. Je me suis alors hasardé à ouvrir la porte du mausolée et à jeter un coup d'oeil dehors. La nuit recouvrait les alentours d'une parure mélancolique. Tout était calme et le vent était tombé. Je suis sorti en prenant garde de ne pas faire grincer les gonds de la porte. J'ai recommencé à courir non sans m'assurer que personne ne me suivait mais je n'en étais pas sûr. La bête devait se cacher. Furtive et silencieuse, se frayant un chemin à travers le séjour des morts. Pourtant, les paroles de la dame en rouge me revenaient et je me disais que je lui devais peut-être mon salut. Ma course insensée se termina brutalement contre la grille de l'entrée du cimetière et je tombai à la renverse, un peu sonné. Au-dessus de moi, je ne voyais plus que le ciel sombre qui se déchirait laissant apparaître la lune, majestueuse et aveuglante. - C'est la pleine lune, dis-je à voix haute. Il y eut un bruissement de feuilles venant du sentier derrière moi. Je me suis mis debout en un éclair et j'ai escaladé la grille comme un chat poursuivi par un molosse. Se pouvait-il que le monstre en fasse autant ? Je ne pouvais le croire. J'ai atteint la route, complètement essoufflé, avec un méchant point de côté. L'air glacial emplissait mes poumons douloureux et mon coeur cognait dans ma poitrine. Je regardai tout autour de moi, convaincu que le loup garou n'avait pas abandonné la poursuite. Mais je ne distinguai rien. Devant moi, le chemin s'en allait vers le village en traversant un bois sombre. A deux cent mètres sur la gauche se trouvait ma maison. Quelques secondes plus tard, j'étais devant ma porte, les jambes tremblantes et le coeur battant. J'ai sonné comme un malade, ma femme est venue ouvrir. Je l'ai presque piétinée en fonçant dans le vestibule. - Ferme vite cette putain de porte, me suis-je écrié. Elle a fermé sans regarder ce qui se passait dehors et m'a interrogé d'un regard affolé. - Il y a un loup garou, je l'ai vu, il m'a suivi jusqu'ici, il faut appeler la police, ai-je hurlé. - Mais les loups garous n'existent pas, tu as vu autre chose, a-t-elle souri, un peu rassurée, c'était peut-être une vache ou un taureau, il y en a dans le pré de la source, poursuivit-elle. Mais j'étais sûr de ce que j'avais vu, ça ne pouvait pas être autre chose qu'un lycanthrope. - Veux-tu que nous allions vérifier, me dit-elle avec un clin d'oeil moqueur. - Non, surtout pas, n'ouvre pas la porte, je suis certain qu'il est là, ai-je pleuré. Elle a ouvert. Réveillé en sursaut, j'ai fait un bond dans mon lit et le sommier a craqué. J'étais en nage. - Tu as crié, que se passe-t-il ? me demanda ma femme en rallumant la lampe de chevet et en me dévisageant d'un air inquiet. - Rien, j'ai fait un drôle de rêve, ai-je répondu, en jetant un coup d'oeil vers la fenêtre éclairée par un rayon de lune. - Quel était donc ce rêve si affreux ? m'interrogea-t-elle. - J'ai rêvé du loup garou, il était à notre porte et tu l'as fait entrer, lui répondis-je avec un faux sourire. Après ça, je lui ai défoncé le crâne à coup de pelle, ce fils de garce. Mais après l'avoir tué, je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'une chienne perdue avec quatre petits qui attendaient devant la porte. - Et c'est tout ? - Et c'est tout. J'avais le vague souvenir d'une poupée rouge fluorescente sans toutefois me rappeler ce qu'elle avait dit. Ma femme me fixa d'un regard ténébreux. - Va te faire foutre, grogna-t-elle en me balançant un coup de genoux magistral dans les côtes qui me plia en deux. Je crois qu'elle aime trop les animaux. |