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La main coupée

Après un début difficile, l'été s’était enfin installé sur tout le pays. Le soleil prenait de l'assurance et les nuages s'éparpillaient dans le ciel comme des morceaux d'ouate déchirés. Les ombres s'étalaient dans les rues, remontant d'un trottoir à l'autre au fil des heures. Un vent léger et doux balayait la poussière dans les caniveaux. La ville, désertée, prenait des allures de village méditerranéen, quand au printemps les touristes n'ont pas encore posé les pieds dans ses ruelles fraîches et silencieuses. Rien ne pouvait perturber le calme de cette atmosphère rare et magique, comme suspendue dans le temps.

C'était le 9 août 1985 à Mons, vers onze heures. Deux promeneurs découvrirent le cadavre dans la rue des Clercs. Le corps se trouvait au milieu de la chaussée, couché sur le flanc droit. Le malheureux était complètement carbonisé et amputé de la main gauche. La police arriva sur les lieux et les déclarations des deux promeneurs furent enregistrées immédiatement. Ils avaient fait cette horrible découverte alors qu'ils se dirigeaient vers la Grand Place de la ville  en remontant la rue, qui était déserte à ce moment là, et ils n'avaient rien remarqué dans les alentours. Chose étrange pourtant : une canne blanche apparemment peu endommagée se trouvait près du cadavre. Celle-ci portait une inscription en grosses lettres d'alphabet russe.

Un grand nuage passa devant le soleil lorsqu'on enleva le cadavre. Après le passage du nuage, le soleil sembla briller plus fort et il n'y eut plus aucun souffle de vent.

D’après l’inscription, la canne appartenait à une certaine Macha Kousnetsova.
Aucune citoyenne ne possédait ce nom en Belgique et la police de Mons demanda un complément d'enquête aux autorités judiciaires soviétiques. La collaboration ne fut pas aisée mais elle fonctionna quand même. Après vérification, on se rendit compte qu'il y avait près de mille Macha Kousnetsova sur le territoire de l'U.R.S.S dont quatre cents vingt-sept rien qu'à Moscou. Rapport à la canne blanche trouvée près du cadavre, on concentra les recherches sur les malvoyantes. Une seule correspondait à ce critère : c'était une jeune fille de vingt-trois ans, aveugle de naissance qui habitait la ville de Minsk en Biélorussie. Dès lors, les questions que la police se posait étaient : un - pourquoi la canne de cette jeune fille se trouvait à Mons? Deux - qui était la personne carbonisée de la rue des Clercs ? Et trois - pourquoi avait-elle perdu sa main gauche ?

Une semaine passa. Le soleil et la chaleur surprirent les prévisionnistes de la météo : on avait annoncé le retour de la pluie mais le soleil était au rendez-vous sur tout le territoire belge. Chaque jour, le baromètre montait d'un cran.

Les empreintes digitales qui avaient été relevées sur la canne furent envoyées en Biélorussie pour comparaison. Peu de temps après, on apprit que ces empreintes correspondaient bien avec celles de la jeune fille aveugle de Minsk.
On interrogea Macha Kousnetsova. Celle-ci, et une amie présente à l'interrogatoire, racontèrent une histoire bien étrange aux enquêteurs biélorusses.
Le soir du huit août, c'est à dire la veille de la découverte du mystérieux cadavre de Mons, vers vingt-deux heures, Macha et son amie, qui se prénommait Valentina, se promenaient dans le centre de Minsk. En fait, Valentina raccompagnait la jeune aveugle jusqu'à un arrêt de tramway sur une avenue importante et très fréquentée. Debout parmi la foule qui attendait le tram, Valentina constata tout à coup que Macha n'était plus à ses côtés. Elle crut d'abord que celle-ci était montée dans le tram qui venait de s'immobiliser devant elle, mais elle ne s'y trouvait pas. Valentina interrogea les personnes qui se trouvaient près d'elle, mais aucune d'elles n'avait aperçu Macha. Valentina dut se résoudre à l'évidence : son amie avait bel et bien disparu. Mais elle était peut-être rentrée chez elle tout simplement. Elle pouvait se déplacer seule en dépit de son handicap mais, pour sûr, cela ne lui ressemblait pas de partir sans crier gare.
Valentina retourna donc vers son appartement, situé non loin de l'avenue principale, où elle arriva vers vingt-deux heures trente. Malgré la douceur du soir, elle frissonnait d'inquiétude. Elle attendit quelques minutes puis elle décrocha son téléphone pour s'assurer que Macha avait bien rejoint son appartement situé à l'autre bout de la ville. Toute tremblante, elle composa le numéro. Comme elle n'obtenait pas de réponse, elle se proposa d'attendre encore un peu avant de rappeler. La sueur coulait de son front et elle avait déjà du mal à respirer à cause de l'angoisse. Les pensées les plus sombres assaillaient son esprit et le visage de son amie lui revenait sans cesse en mémoire.
La deuxième fois, son amie répondit. Elle paraissait essoufflée au téléphone, comme si elle avait couru. Elle raconta à Valentina qu'elle avait été kidnappée à l'arrêt du tram par un homme. Elle s'était ensuite retrouvée sur une passerelle en fer dans un endroit qu'elle ne connaissait pas, incapable de se rappeler comment elle y était arrivée (peut-être l'homme l'avait-il droguée). Il y faisait chaud, presque étouffant, comme ces soirs d'été quand le soleil a pesé sur la ville toute une longue journée. Tout était calme, à peine pouvait-on entendre le bruit d'un cyclomoteur au loin. C'est alors qu'elle avait perçu un bruit de pas de l'autre côté de la passerelle. Elle avait pris peur et elle avait tenté de s'enfuir, mais une main avait agrippé son épaule et l'avait retenue. Elle avait trébuché en essayant de se dégager et elle avait laissé tomber sa canne. Elle avait alors reconnu l'individu au son de sa voix rauque et à l'odeur âcre de ses vêtements: c'était, selon elle, un dénommé Youri Pachenko, personnage lunatique qu'elle connaissait et qui habitait un appartement situé dans le même immeuble que le sien. Sur le moment, elle l'avait rabroué tout en le repoussant de ses mains et elle s'était échappée sans lui laisser le temps de s'expliquer, courant à toutes jambes en oubliant sa canne aux pieds de l'homme. Ensuite, après une course effrénée, elle était montée dans un bus qui, par chance ou par hasard, passait dans le quartier. C'est ainsi qu'elle avait pu regagner son appartement.

La Police de Minsk rechercha Youri Pachenko mais il demeura introuvable.
On pensa que ce Youri était peut-être le mort carbonisé de la rue des Clercs à Mons mais, après vérification, il était évident qu'il n'avait pas pu se déplacer de Biélorussie en Belgique en si peu de temps : en effet, Youri avait été reconnu par Macha à Minsk le 8 août entre vingt-deux heures trente et vingt trois heures alors que le cadavre avait été découvert à Mons le 9 août à onze heures. C'était impossible, même en avion, en tenant compte des horaires et des escales.
Pour expliquer l'affaire, on suggéra, non sans ironie, qu'il pouvait exister un couloir spatio-temporel entre les deux villes, une sorte de vortex qui aurait dégagé une énergie capable de transporter et de griller Youri Pachenko. L'autopsie du corps, pratiquée par deux médecins légistes de Bruxelles, ne permit pas de comprendre ce mystère. Aucun indice corporel ne pouvait relier le cadavre à Youri Pachenko. L'enquête piétina pendant des semaines. En fait, c'était la canne de Macha qui posait problème. Comment avait-elle pu se retrouver là, aux côtés du cadavre, à près de deux mille kilomètres de distance de sa propriétaire?
On tenta bien d'étouffer toute rumeur irrationnelle par un communiqué de presse qui disait en substance que l'infortuné de la rue des Clercs à Mons était sans doute une victime de la mafia russe qui avait été liquidée en Belgique pour brouiller les pistes.

La pluie n'était plus tombée depuis deux semaines et la chaleur devenait accablante. Pendant la journée, le ciel au-dessus de Mons était d'un bleu uni et profond, pareil à la surface d'un immense lac.

Le matin du 20 août 1985, une plainte fut déposée à la police de Mons à propos d'une étrange apparition. Georgette Bruneau, vieille dame sérieuse et respectable, affirma avoir aperçu à une fenêtre de la rue des Gades une main coupée se balançant au bout d'une ficelle. Détail insolite et sans doute sans importance pour la police : elle prétendait avoir entendu le sifflement d'un perroquet venant de la fenêtre en question.
Deux agents se rendirent à la rue des Gades, qui se trouve être, coïncidence ou hasard,  dans le prolongement de la rue des Clercs, mais il n'y avait pas de main suspendue à la fenêtre décrite par la vieille dame. Ils sonnèrent à la porte de la maison. L'homme qui ouvrit était un certain Angelo Pinossa. Il était veuf depuis sept ans et vivait seul. Bien sûr, il nia avoir accroché une main à sa fenêtre et proposa aux policiers de vérifier sa bonne foi. Dans son appartement, propre et cossu, aux lustres de cristal imposants, aux beaux meubles anciens patinés à la cire, aux hautes fenêtres bordées de rideaux de dentelles représentant des motifs de chasses, aux murs décorés de reproductions de tableaux de Van Gogh et de Modigliani, aux parquets en chêne massif, on ne vit nulle main. Curieusement, il n'y avait pas de perroquet non plus.
La parole de la vieille dame fut certainement mise en doute et on oublia l'affaire ... pour quelques jours seulement.
Le 28 août, donc huit jours plus tard, Georgette Bruneau déposa une nouvelle plainte toujours à propos de la même main coupée aperçue à la même fenêtre de la rue des Gades. Cette fois, son fils avait photographié l'horrible objet avec son polaroïd. Sur la photo, on pouvait voir effectivement quelque chose qui ressemblait à une main ensanglantée suspendue au bout d'une ficelle qui se balançait à la fenêtre de Pinossa.
Les agents se rendirent le jour même chez l'indélicat, muni d'un mandat de perquisition. Ils fouillèrent la maison de fond en comble, sans pour autant trouver la fameuse main coupée ou d'autres indices suspects.
La vieille dame et son fils furent interrogés. On commença à surveiller les allées et venues d'Angelo Pinossa. Cette main coupée, si elle existait, ne pouvait qu'être celle du  fameux cadavre de la rue des Clercs.

Une nouvelle semaine passa. L'été entrait dans une phase de canicule sans précédent. La sécheresse persistante commençait à inquiéter les gens. Le jour, le soleil et le vent brûlaient la peau et, la nuit, on étouffait littéralement dans les chambres aux fenêtres grandes ouvertes.

Ce n'est que le 4 septembre au soir, après une journée accablante sous un soleil de plomb crevassant la terre et faisant fondre l’asphalte comme des gouttes de liquide visqueux, que l'on se rendit compte de la disparition de Pinossa. On ne l'avait pas aperçu de toute la journée comme la plupart des gens de la ville d'ailleurs, cloîtrés chez eux dans la pénombre tiède et moite de leurs salons, peinant à respirer. Lorsque les agents vinrent sonner à sa porte vers la fin de l'après-midi, ils n'obtinrent en guise de réponse qu'une suite de petits bruits étranges pareils à des sifflements. Le soir, on se décida enfin à entrer de force dans la maison. Pinossa n'était plus là, il semblait s'être évaporé. Mais l'attention des agents fut immédiatement attirée par un cri venant de la cuisine. Ils y découvrirent un magnifique perroquet vert à queue rouge tournoyant dans une grande cage rouillée. A l'approche des représentants de la loi, le perroquet s'était mis à proférer des mots bizarres. Un des agents supposa qu'il parlait le russe et un interprète fut dépêché. Le psittacidé ne faisait que répéter : "Je m'appelle Youri !", dans le russe le plus parfait.

Youri Pachenko ?
Le macchabée de la rue des Clercs refaisait surface. Cette sombre histoire de main coupée n'était donc pas fausse, finalement.
Le pauvre perroquet, affamé et déshydraté, fut remis aux soins de l'interprète qui fut chargé de l'interroger.
Le lendemain, les autorités judiciaires de Mons décidèrent d'entrer une nouvelle fois en contact téléphonique avec la police de Minsk. Un agent du K.G.B. leur expliqua que la disparition de Youri Pachenko n'avait pas encore été élucidée là-bas, mais que la police avait néanmoins l'espoir de le retrouver vivant.  Il leur annonça aussi qu'ils avaient trouvé dans l'appartement de Youri une main gauche coupée, enveloppée dans une page de magazine érotique, et une lettre cachée sous le matelas du lit. Cette lettre, signée de Youri, était adressée à Macha Kousnetsova, la jeune fille aveugle. C'était en fait une déclaration d'amour aussi flamboyante qu'inutile puisqu'elle n'était jamais parvenue à l’intéressée. Quand l'inspecteur belge et l'interprète vinrent à parler du perroquet, l'agent du K.G.B. rétorqua que Youri, selon certains de ses voisins, possédait bien un perroquet vert mais qu'il avait disparu en même temps que son maître.
Les enquêteurs de Mons étaient abasourdis. Par quel sortilège diabolique cet oiseau avait-il pu atterrir en Belgique ?

Dans la rue des Gades à Mons, la maison  d'Angelo Pinossa fut mise sous scellés.
Deux jours plus tard, la police constata que, malgré que les scellés étaient intacts, dans la maison il n'y avait plus rien : les meubles avaient été emportés, les rideaux retirés, les tableaux décrochés et les lustres en cristal n'étaient plus là. Bizarrement, la poussière et les toiles d'araignées recouvraient déjà les murs et le sol comme après plusieurs années d’abandon. Le même jour, de retour chez lui, l'interprète à qui on avait confié le perroquet découvrit dans son bureau la cage de l’oiseau vide et propre comme si elle n'avait jamais servi. Les enquêteurs se précipitèrent à la morgue, pour se rassurer.

La canicule qui sévissait sur la Belgique depuis plus de trente jours cessa brusquement. Une pluie fraîche et abondante tomba le soir du 8 septembre, formant des petits torrents fous dans les rues aux pavés ruisselants.

A la morgue, le cadavre de la rue des Clercs s'était également fait la belle. Il y avait juste une affreuse inscription en russe gravée à l'aide d'un objet pointu sur tout le fond du brancard vide. L'interprète, livide et hoquetant, griffonna rapidement avec son crayon une traduction sur son petit calepin et la montra aux inspecteurs interloqués. L'écriture était toute tremblante mais néanmoins lisible. Il y avait cette phrase inquiétante :

Je suis l'ange de la passion.

 



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