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piège Ce soir-là, le 12 décembre 1992, Robert Soenne arriva avec un bon quart d'heure d'avance à l'hôtel "L'étape" sur l'autoroute E 411. Après avoir garé sa Jaguar sur le parking devant la réception, il se pressa vers le bureau du gardien de nuit, situé à quelques mètres à gauche de l'entrée principale. Sa montre Rolex, cadeau d'anniversaire de sa femme, indiquait presque vingt heures. Il réserva la chambre numéro trente-trois, mit la carte magnétique qui sert de clé dans la poche de son manteau Saint-Laurent et regagna le parking. La neige commençait à tomber. - Sale temps pour rouler, dit une petite voix cynique dans sa tête comme il ouvrait sa voiture pour entrer dans l'habitacle. Il ralluma le moteur pour faire fonctionner le chauffage et se cala au fond de son siège, les bras croisés sur le torse. A vingt heures quinze, une petite Toyota s'engagea à son tour sur le parking de l'hôtel, ses pneus crissaient sur la fine couche de neige. Un bref appel de phares sur sa gauche révéla la position de la Jaguar. Ingrid Becker alla garer sa Toyota à l'autre bout du parking et marcha ensuite d'un pas rapide vers l'emplacement où Robert l'attendait déjà, debout dans la neige. Ils échangèrent quelques mots et s'en allèrent ensemble vers l'hôtel. Dans la chambre, Robert ferma la porte à double tour et se jeta sur Ingrid. Il l'étreignait, lui caressait les jambes, la poitrine, les cheveux. Elle se laissait faire. Ils tombèrent enlacés sur le lit. Tout à coup, Robert se releva. Ingrid était stupéfaite. - Mais qu'est-ce que tu as ? Robert avait le visage décomposé, il balbutia : - Zut, j'avais promis à Corinne une séance de cinéma aujourd'hui après le boulot. - Quoi ? Ne me dis pas que tu as oublié ça ! - On est bien le douze aujourd'hui ? - Oui, on est bien le douze. Robert avait l'air paniqué. - Alors, il faut que je parte, je lui ai dit que je rentrerais à vingt et une heures et que nous irions à la séance de vingt-deux heures. Elle le dévisagea avec un regard sceptique. - Tu as l'air gêné. A quoi penses-tu donc ? - A rien. Il faut partir. Nous nous verrons plus tard, voilà tout. Ingrid remit de l'ordre dans ses cheveux et parla avec une voix plus grave. - Depuis une semaine, j'avais des doutes, mais maintenant je crois que j'ai compris, tu ne veux plus me voir. Monsieur a fini de s'amuser avec sa poupée gonflable. Très bien, je vais tout raconter à Corinne : tes emails, tes coups de téléphone, ton harcèlement quotidien. - Ecoute Ingrid, ta soeur est fragile, ces révélations la mettraient dans un état impossible, tu ne devrais pas dire des choses comme ça. - Il fallait réfléchir avant de draguer si tu craignais tant de perdre ta tranquillité et l'argent de ma soeur. Sur ces mots, Ingrid entra dans les toilettes de la chambre tandis que Robert maugréait, assis sur le lit. C'est alors que le malaise apparut. Quelque chose le gênait, lui remuait les entrailles. Une chose bien au-delà des mots. Une étrange sensation, ou peut-être une voix dans les profondeurs de son âme, mais était-ce bien une voix ? Ne s'agissait-il pas d'un cri ?... Oui c'est cela, un cri intérieur, profond, lancinant. Rien ne pouvait le sauver de cette chose désagréable. L'attente lui paraissait subitement interminable et il avait l'impression qu'Ingrid était enfermée dans les toilettes depuis une éternité. Machinalement, d'une main tremblante, il alluma la télévision de la chambre à l'aide de la télécommande. Sur l'écran, l'image était brouillée et le son inaudible. C'était un grésillement continu entrecoupé de : "pik - pik". Robert voulut éteindre le téléviseur mais il n'en eut pas le temps, sa main était déjà paralysée. Il se sentit aspiré de l'intérieur vers la lumière pâle de l'écran. Il n'eut pas la possibilité d'esquisser le moindre geste pour s'opposer à la force qui l'entraînait ; il ne fallut qu'une fraction de seconde pour que l'écran l'absorbât complètement. La télécommande tomba sur la moquette. Sur le lit, il n'y avait déjà plus personne. Robert n'était plus là. Alors, quelqu'un entra dans la chambre, discrètement. C'était Robert Soenne. Ou plutôt sa copie conforme. Elle s'assit sur le lit, à l'endroit exact où Robert se trouvait quelques secondes auparavant, ramassa la télécommande de la télévision et en caressa les boutons du bout des doigts, un feu glacial brûlant dans ses yeux. Ingrid déverrouilla la porte des toilettes et sortit de la chambre promptement, sans même regarder le nouveau Robert qui lui emboîta le pas. Sur le parking, la neige tombait toujours, recouvrant le bitume d'une épaisse couche lumineuse. Robert rapporta la clé magnétique au bureau du gardien de nuit. Ingrid l'attendait dehors. - Tu as encore donné un faux nom au gardien, lui dit-elle quand il réapparut. Il esquissa un large sourire qu'elle interpréta comme une moquerie. - Bien sûr, c'est toujours ce que je fais, ma chérie. Ils s'arrêtèrent devant la Jaguar. - A bientôt, ma petite souris, lança-t-il d'une voix changée, une voix calme mais avec un accent bizarre. Ingrid lui avait déjà tourné le dos. Elle s'en allait tandis que le faux Robert Soenne actionnait la télécommande des portes de la Jaguar en riant nerveusement. Peu après, Ingrid allumait le moteur de la Toyota. Elle allait démarrer, quand soudain elle aperçut la silhouette de Robert qui, d'un pas pressé, venait dans sa direction. Il faisait de grands gestes avec la main levée. Elle ouvrit sa vitre au moment où il arriva à sa hauteur. - Qu'y a-t-il encore ? - J'ai un problème, je crois que c'est la batterie... Elle n'entendit pas la suite. Un marteau lui fracassa le crâne. La main du clone se releva et s'abaissa encore trois fois de suite avec une rapidité surhumaine. Puis, il ouvrit la portière de la Toyota, coupa le moteur, remonta la vitre et referma la portière avec des gestes bien calculés. Avec ses gants de cuir, il ne craignait pas de laisser ses empreintes digitales. Il retourna lentement vers la Jaguar, droit comme un robot, le marteau au bout de son bras. Il n'y avait personne sur le parking à cette heure et il n'y avait pas de caméras de surveillance; au fond, il le savait bien. Il déposa le marteau dans le coffre de la Jaguar sur un morceau de papier journal, saisit la paire de raquettes neuves qui s'y trouvaient, verrouilla les portes et repartit en direction de la Toyota. Il poussa le corps d'Ingrid sur le siège passager et déposa les raquettes sur la banquette arrière. Puis, avec beaucoup de sang froid, il s'installa au volant et mit le moteur en marche. La Toyota sortit du parking, tous feux éteints. Arrivé à l'entrée de l'autoroute, le clone alluma les feux. Les flocons de neige virevoltaient dans le halo des phares et devant, la route était toute blanche. Il roula une centaine de mètres à allure réduite et prit la première sortie vers la nationale. - Encore un petit kilomètre pour arriver au canal, salope, dit-il méchamment à voix haute en se tournant vers sa victime. Ingrid eut un sursaut, puis un tremblement comme si elle avait entendu les paroles de son bourreau et voulait désespérément s'arracher au coma, un filet de sang lui coulait des narines sur le menton. L'arrière de la Toyota glissa vers la gauche. Il écrasa la pédale des freins. La voiture se mit alors à tourner sur elle-même. - Nooon ! Pitié ! Pas ça ! Les roues se bloquèrent et la petite voiture partit vers l'arrière à vive allure, dévalant la pente du talus. Enfin, elle se retourna et termina sa course au bord de la nationale, où elle s'arrêta net. Un automobiliste qui passait par là se rangea aussitôt, à quelques mètres derrière. Il sortit de son véhicule et se dirigea vers la Toyota immobilisée sur l'accotement. Un lourd silence pesait sur toute la scène, l'homme s'approchait mais ne pouvait distinguer aucun signe de vie à l'intérieur de la voiture accidentée. Il allait frapper au carreau quand le moteur se mit à hurler. La Toyota redémarra et, virant lentement vers la droite, emprunta la nationale à contre sens, traversa ensuite le séparateur central pour reprendre la bonne voie et s'en aller à vitesse réduite sur la route immaculée. A l'intérieur, le faux Robert tremblait de tout son corps, le visage verdâtre collé au pare-brise. Il tremblait de rage plutôt que de peur. - Cette neige a failli tout faire rater, grogna-t-il les dents serrées. Il roulait prudemment sur la nationale devenue dangereusement glissante. Il arriva alors à l'endroit où la route longe le canal. Il quitta la chaussée principale et roula quelques mètres sur le petit chemin qui menait à la berge. La Toyota s'immobilisa sur une congère. Le clone de Robert voulut redémarrer mais les roues patinèrent sur la neige gelée. Il réessaya. Le moteur s'époumonait. Rien à faire. Il descendit et tenta de pousser la voiture de toutes ses forces. Elle ne bougea pas d'un pouce. Il se mit alors à frapper des pieds et des poings sur les portières, sur les vitres, sur le capot. Les coups qu'il portait défonçaient la tôle à la manière d'une masse métallique. Puis, il tomba à genoux. Il pleurait de rage, à quatre pattes dans la congère, la voix horriblement déformée. - J'avais tout préparé, les prévisions météo sur internet, le rendez-vous, l'hôtel... il ne restait plus qu'à pousser cette maudite voiture dans le canal et ensuite retourner au parking avec les raquettes. Ses poings frappaient la neige avec une violence rare. - Elle conduisait mal, tout le monde aurait cru à l'accident. Saloperie de neige ... La neige ne tombait plus. Vers minuit, un poids lourd s'arrêta au bord de la nationale. Le chauffeur regardait cette petite voiture, à quelques mètres devant sur la droite, à moitié immergée dans un énorme tas de neige et dont le moteur tournait, dégageant derrière elle un épais nuage de gaz. L'homme, intrigué, sortit de son camion et s'approcha. Il trébucha sur une bosse devant la voiture. Il sentit qu'il y avait quelque chose sous la neige, et il se servit de ses mains pour dégager cette chose. Il eut un choc en découvrant qu'il s'agissait d'un corps, à genoux, le tronc plié en avant, avec la tête tournée vers la gauche et la joue collée contre le sol. C'était un homme. Le malheureux était visiblement mort de froid ; mais un rictus effrayant déformait toute sa mâchoire, sa figure était verte et son regard avait un éclat si étrange qu'il semblait venir d'un autre monde. Le routier épouvanté fit un pas en arrière. Il alla ensuite jeter un coup d'oeil à la voiture. Il ouvrit la portière et vit une femme à l'intérieur. Il se rendit compte qu'elle était blessée et qu'elle respirait faiblement. Le chauffage de l'auto l'avait sûrement protégée du froid. Sans plus attendre, le routier appela les secours à l'aide de son téléphone portable. Quelques minutes plus tard, une voiture de police arriva sur les lieux , suivie d'un hélicoptère. Une civière emmena Ingrid Becker dans les lumières bleues et rouges des gyrophares. Le médecin jugea qu'elle avait quelques chances de s'en tirer. Quant au cadavre, il s'agissait bien de Robert Soenne ; l'autopsie n'aurait rien révélé de plus sur les circonstances de sa mort qu'une hypothermie et un arrêt du coeur. Pourtant, dans une chambre de l'hôtel "L'étape", il y avait encore de la neige sur l'écran d'une télévision, et un grésillement sinistre entrecoupé de "pik - pik" couvrant un autre son presque imperceptible qui ressemblait à un cri humain. |