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Le rat obscur
Les
haut-parleurs du grand hall de réception passaient la musique du générateur de
stars 7.
- S'il vous plaît madame, je viens pour une réclamation concernant le versement
de mon salaire. Je n'ai encore rien reçu et ...
- Veuillez introduire votre carte d'identification dans la fente prévue à cet
effet et qui se trouve à droite sous le guichet.
Tout ça sans me regarder.
J'ai introduit ma carte, elle a tapé quelques chiffres sur son clavier et m'a
annoncé de sa voix monocorde :
- Bureau numéro 153, trente-sixième sous-sol. L'ascenseur se trouve au bout du
couloir "F".
- Merci. Puis-je récupérer ma carte ?
- Non, vous la récupèrerez en sortant, il vous suffira d'introduire votre code
d'identification sur le clavier noir à gauche de la porte principale.
J'ai pris le couloir "F" et je suis arrivé devant l'ascenseur. J'ai
appuyé plusieurs fois sur le bouton d'appel mais rien ne s'est passé. Alors,
j'ai vu la porte sur laquelle il était indiqué "escaliers de secours"
et j'ai commencé la descente à pied. Je savais que j'en avais pour un bon bout
de temps jusqu'au trente-sixième sous-sol.
Au
fur et à mesure de la descente, la musique du grand hall
s'estompait, devenant un vague bruit de fond lointain. Puis ce fut le
silence.
Au niveau moins huit, je me suis arrêté et, je ne sais pas pourquoi, j'ai
regardé derrière moi vers le haut de la cage des escaliers. Il y faisait
sombre, les lumières avaient dû s'éteindre après mon passage. Mais il y avait
encore de la lumière vers le bas et j'avais l'impression que la spirale des
marches blanches descendait en tournant vers l'infini. A chaque palier franchi,
les néons s'éteignaient au-dessus de moi, je devais sans doute actionner à mon
insu un système de minuterie.
Au niveau moins quinze, j'ai eu l'idée de quitter les escaliers pour reprendre
l'ascenseur. J'ai voulu ouvrir la porte de sortie vers l'étage mais celle-ci
était verrouillée. Je suis alors descendu jusqu'au moins seize, la porte y
était également verrouillée. Même surprise au niveau moins dix-sept. Un rat noir est
passé entre mes jambes à toute vitesse, bondissant de marche en marche et disparaissant
dans les hauteurs obscures. C'est là que j'ai commencé à m'inquiéter.
Tout ça pour une bête réclamation.
Je me suis mis à remonter les marches mais j'ai vite constaté que les lumières
ne se rallumaient pas dans les paliers supérieurs. Il y faisait tellement
sombre que je n'y voyais plus à deux pas devant moi. Il faut bien dire que
l'obscurité m'angoisse terriblement ; j'ai cherché un interrupteur, en
vain. Je suis redescendu à tâtons, avec le coeur qui battait la chamade. J'ai
retrouvé la lumière au niveau moins dix-huit. Je ne savais plus que faire,
alors j'ai frappé de toutes mes forces sur la porte de sortie qui, bien sûr,
était verrouillée. Je hurlais :
- Au secours, je suis enfermé dans les escaliers, aidez-moi.
Evidemment, personne n'a répondu. Si quelqu'un était venu, l'histoire se serait
terminée ici et nul n'aurait jamais songé à la raconter. Je commençais vraiment
à me demander si tout cela était bien réel. J'ai de nouveau regardé vers le bas
: les escaliers s'enfonçaient dans une vrille sans fin sous la blancheur
spectrale des néons. La seule issue était sans doute la porte de l'étage moins
trente-six, l'endroit où je devais me rendre. Je me suis mis à descendre les
escaliers en courant, dévalant les marches trois par trois vers ce que je
croyais être, il faut bien le dire, mon dernier espoir.
En dix minutes, je fus au niveau moins trente-six.
J'ai poussé la porte, mû par une force qui m’aurait permis de passer au travers
si celle-ci ne s'était pas ouverte en claquant bruyamment. Miracle !
Derrière, se trouvait un long couloir désert flanqué de portes noires d'un côté
seulement. Le numéro de chaque porte était inscrit sur une petite plaque
blanche collée sur le mur à hauteur du bouton de la serrure. La lumière
clignotante d'un néon était la seule chose qui égayait un peu l'endroit. Je
savais que je devais me rendre au numéro 153.
Je me suis engagé dans le couloir, pas tellement rassuré, en lisant
attentivement tous les numéros inscrits à côté de chaque porte ; leur
succession ne présentait aucun ordre. De plus, le couloir possédait de nombreux
coudes à droite ou à gauche. Mon coeur a fait un bond lorsque j'ai vu que
j'étais arrivé au bout sans avoir aperçu le
numéro 153. Je me suis dit : "je l'ai sûrement raté, je suis passé trop
vite". J'ai donc repris le parcours en sens inverse en relisant chaque
plaquette à haute voix. Mais j'avais déjà un mauvais pressentiment. J'ai failli
tourner de l'oeil quand, revenu à mon point de départ, le 153 manquait encore.
C'était
incroyable. J'étais pourtant bien au trente-sixième
sous-sol, le numéro
36 était indiqué en grand sur la porte métallique
des escaliers de secours. Il
fallait absolument que je trouve quelqu'un dans ce dédale infernal. J'ai frappé au
hasard sur l'une des portes noires, le 57. Silence. J'ai frappé
au 89.
Resilence. J'ai essayé d'ouvrir le 48, le 122, le 101,
...fermés. Alors je me
suis dit qu'il valait mieux remonter au rez-de-chaussée pour
interroger la
réceptionniste. J'ai appuyé sur le bouton de l'ascenseur
mais rien ne s'est
passé, aucun bruit de mouvement ou de câbles
métalliques en action, c'était de plus en plus
inquiétant. J'ai ouvert la lourde porte des escaliers, il n'y
avait plus
aucune lumière, ni vers le haut, ni vers le bas et je crois que
n'importe qui
aurait hésité à fermer la lourde porte derrière
soi pour remonter trente-six étages
dans les ténèbres. C'est là que j'ai complètement
perdu les pédales. J'ai hurlé dans la
cheminée des escaliers : "au secours, aidez-moi, il y a quelqu'un ?".
Mais seul l’écho sinistre me répondait, se perdant
dans les hauteurs insondables
des étages. Je suis retourné dans le couloir et j'ai
encore essayé d'appeler
l'ascenseur, sans succès. Je suis tombé à genoux
sur le carrelage
blanc. La tête entre les mains, je contemplais mon reflet trouble
sur le sol
immaculé. Je ne sais pas combien de temps je suis resté
comme ça. J'ai dû me
relever et marcher dans le couloir comme un zombie en frappant sur
l'une ou
l'autre porte, puis je me suis assis dans un coin près d'une
poubelle cendrier
vide.
Quand j'ai pensé à regarder ma montre, il était déjà plus de seize heures.
Je savais que si je ne trouvais pas un moyen de remonter au rez-de-chaussée, je
resterais là pour toute la nuit. J'étais fait comme un rat.
Vous allez me dire : "pourquoi ne pas utiliser son téléphone portable ?".
Oui, j’en avais un, mais pas de réseau ! Je devais me trouver à plus de 100
mètres sous terre.
Me voilà maintenant en train d'enregistrer cette histoire sur mon portable car
c'est bien la seule chose que je puisse encore faire avec cet engin.
Oh
! Il me semble avoir entendu un bruit venant du couloir. On dirait que
quelqu'un vient. Mais oui, c'est bien un bruit de porte. Je me précipite vers
mon sauveur. Une odeur forte de détergent me parvient, c'est peut-être l'équipe
de nettoyage. Oh là ! Qu'est-ce que c'est ? Mais c'est un robot ! Une saloperie
de robot qui nettoie le sol avec sa brosse. Je rêve ! Il asperge le couloir
d'un liquide savonneux qui sent la banane. Evidemment, je parie qu'il n'est pas
programmé pour donner des renseignements aux citoyens.
- Eh ! Monsieur le robot, pouvez-vous m'indiquer le chemin pour sortir d'ici ?
- Gzzz. Gzzz.
Imperturbable, il continue de frotter le sol avec sa brosse. Je m'éloigne,
abattu.
Nouveau bruit de porte. Le robot entre dans un bureau. Vite, il faut que je le
rejoigne avant que... . Trop tard. Il a déjà refermé la porte et je ne peux pas
l'ouvrir de l'extérieur. Quelle poisse !
Je suis maintenant assis devant cette porte et j'attends que le robot sorte.
...
Autre bruit métallique. La porte d'un bureau s'ouvre à quelques dizaines de mètres, un
robot apparaît. Mais combien y en a t il ? Je cours pour pénétrer dans ce
bureau avant que la porte ne se referme. J'attrape au passage une des brosses
que transporte le robot et la lance pour caler la porte. Bingo !
Je pénètre (enfin) dans ce bureau. C'est un endroit minuscule qui sent le
renfermé. Il y a une armoire remplie de dossier poussiéreux, une chaise en
plastique bleue, une petite table rectangulaire en fer, et sur la table... un
téléphone classique, avec un bon vieux câble. Le ciel soit loué, ma chance
tourne enfin. Voyons, comment appeler la réception ? Il y a des numéros sur le
cadran du téléphone : 1374, 1375, 1376 ,1377. Je compose le premier.
...
Hourrah ! Ca sonne.
Ca sonne mais ça ne répond pas. Voyons le deuxième, 1-3-7-5.
...
Pas de réponse non plus. Le troisième maintenant.
Oui, allo ? Allo ? Vous m'entendez ? Je suis coincé au trente-sixième sous-sol,
je... . Zut, c'est un répondeur automatique. Essayons le quatrième.
Allo ? Oui. Madame ? Vous n'êtes pas un répondeur, Dieu soit... . Je... .
Comment ça, il est trop tard ! Les bureaux sont fermés ! Et je dois rappeler
demain dès huit heures. Mais attendez, je... .
Elle a raccroché. Tant pis, je refais le numéro.
Allo ? Oui, madame, c'est encore moi. Je... . Vous allez partir ! Mais
écoutez-moi bon sang, je suis coincé dans le couloir du niveau moins
trente-six, il n'y a pas d'ascenseur, envoyez-moi quelqu'un ou... . Allo ? Allo
?
Cette salope a encore raccroché.
Je reviens dans ce maudit couloir où les deux robots terminent leur nettoyage.
Jamais je ne m'étais senti si désespéré, avec la terrible impression d'être au
bord d'un gouffre immense. Je marche en traînant les pieds, la tête me tourne
un peu. Il est dix-neuf heures trente.
Quelque chose m'a fait sursauter en passant à toute vitesse entre mes pieds.
C'est encore un rat, noir, énorme, aussi gros qu'un yorkshire. Il s'est arrêté à
quelques mètres devant moi. Il se retourne, me regarde avec ses petits yeux
rouges malicieux, puis repart aussi vite et disparaît au tournant du couloir.
Je me laisse tomber par terre et m'assied, pris de tremblements. J'éteins mon
portable pour économiser la batterie.
J'ai dû m'endormir car ma montre indique maintenant sept heures dix. J'ai mal
au crâne et... je ne suis plus seul.
Le gros rat noir est assis à trois mètres
de moi, immobile. Il me paraît encore plus énorme. Sa fourrure est sombre et
mate comme une nuit sans lune. Il me fixe intensément d'un air mauvais. L'idée
m'est venue de le chasser mais son comportement m'intrigue.
Rompant sa quasi immobilité, il se met à tourner sur lui-même, d'abord vers la
gauche, deux tours, ensuite vers la droite, trois tours. Il marche maintenant à
reculons en baissant la tête, presque à plat ventre. Il se retourne brusquement
et bondit vers la porte la plus proche, marque un temps d'arrêt à cinq
centimètres du pas, regarde encore une fois dans ma direction et... pousse le
battant de la porte qui s'ouvre, laissant passer son corps trapu. Je me relève
d'un bond. Cette porte n'était donc pas fermée comme les autres. Comment se
fait-il que je ne l’aie pas remarquée ? Je m'approche et pousse de mon doigt le
battant qui s'ouvre un peu plus. Je suis face à un nouveau couloir d'une dizaine de
mètres de long au bout duquel se trouve un escalier. Le rat noir semble
m'attendre au pied de la première marche.
Des pensées funestes m'assaillent
: c'est peut-être un piège, il veut sans doute m'attirer
dans son repère où lui
et ses congénères me dévoreront plus à leur
aise. Mais il reprend sa course en
montant les marches et je décide de le suivre car, après
tout, je n'ai pas le choix.
L'escalier est étroit et grimpe en zigzag.
J'accélère le rythme pour ne pas le
perdre de vue. A chaque palier, il y a un autre couloir avec une porte
au fond,
mais nous continuons de monter. Cette ascension est interminable et je
sens
déjà la fatigue me gagner. Je ralentis. Etrangement, la
bête semble garder la
même distance entre elle et moi de sorte que, à chaque
palier, je puis encore la
voir qui tourne en haut sur le palier suivant, m'adressant ainsi une
sorte
d'invitation à la suivre. Mon coeur bat à tout rompre et
je suis sur le point
de défaillir lorsque, arrivé à un nouveau palier,
le rat prend le couloir
latéral et disparaît derrière la porte du fond. Je
m'arrête un instant, hors
d'haleine et le visage trempé de sueur. Je regarde cette porte
où le rat est
passé, incrédule. Non, c'est impossible, cette porte
ressemble à une énorme
chatière à rabat. Cela ne peut pas être la sortie
du rez-de-chaussée, on dirait
plutôt un vide ordure. J'avance à pas de loup.
Méfiant, je tends le bras et
pousse le rabat. Un éclair de lumière m'éblouit,
je me trouve en plein soleil
au bord d'une terrasse de gravier blanc et le vent me fouette le
visage.
Hourrah, je suis sauvé ! Je tombe à quatre pattes,
épuisé et haletant. Une
voiture s'arrête à proximité et le conducteur me
regarde d'un air ahuri sans
bouger. Ces humains, quand même, quelle curiosité malsaine
! Je renifle le sol
autour de moi, mon poil se hérisse. Je tourne autour
de l'appareil brillant posé sur le sol juste devant moi et
appuie de mon doigt sur
une touche du clavier. Un son se fait alors entendre : " Twiiiip ". Le
petit écran s'allume et un message apparaît :
"Réseau ... GigaWall, la technologie à votre service ".
Je retourne vers la porte à rabat où le rat noir
m'attend. Il frotte son museau sur ma chaussure en signe de bienvenue.
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