| Révérence Après l'enterrement de Morella, je ne pus me résoudre à révéler notre liaison. J'imaginais déjà la désapprobation populaire si le commun des mortels avait appris que le curé de la paroisse couchait avec la femme la plus infréquentable du village. Vous pensez bien, une prostituée ! Un an avant la mort de Morella, un événement inattendu était venu compliquer ma situation qui avait pris des allures de cabale. Morella avait accouché d'une fille, la chair de notre péché. Il était trop tard pour avouer mes faiblesses. Je ne pouvais plus reculer. Je pris donc la décision, au lendemain des obsèques, de recueillir l'orpheline. Elle n'avait pas de famille directe et le voisinage loua ma bonté d'âme. J'avais arraché cette pauvre petite à son malheureux destin. Je voulais alors oublier ce passé de tentations diaboliques pour me consacrer à une vie pure. Mais les mauvaises herbes sont parfois difficiles à déraciner. Parmi les innombrables objets que j'avais vus dans la maison de Morella, il y avait une dizaine de cahiers qui semblaient contenir les pages d'une sorte de journal intime. Je m'emparai discrètement des cahiers et laissai le reste aux soi-disant héritiers lointains. De retour chez moi, je m'empressai de mettre les cahiers dans un tiroir fermé à clé car je voulais oublier (et cacher) l'inavouable vérité. Un soir, après des années de ridicule soumission aux préceptes de non-ingérence (avais-je le droit de connaître les pensées les plus secrètes de Morella ?), je me plongeai en faisant le signe de croix dans la lecture de ces cahiers. La signification profonde des écrits de Morella m'échappait. Leur sujet principal était la souffrance, non pas celle que j'imaginais alors, mais plutôt une douleur sinistre, fruit d'une imagination tout à fait décalée. Je me doutais bien que ces textes, écrits par Morella, n'étaient pas sans rapports avec le caractère morbide de ses lectures quotidiennes traitant de palingénésie, de réincarnation et autres bizarreries. C'est pourquoi je n'accordai que peu d'importance à cette découverte. Mais au fil du temps, la mémoire me revint. La symbolique des textes de Morella était en relation étroite avec certains événements survenus dans le passé. Deux ou trois fermiers n'avaient-ils pas accusé Morella de sorcellerie après la disparition de vaches et de cochons ? A cette époque, les cochons avaient été retrouvés affreusement mutilés, et on avait entendu Morella parler de la "beauté" de la souffrance. Tous ces faits étaient fort inquiétants mais, lorsque j'ai découvert les textes de Morella, le comportement de sa fille me préoccupait bien davantage. Le temps avait fait son oeuvre et l'enfant avait grandi. Mais ces dix années passées auprès d'elle m'avaient progressivement résolu à accepter une vérité dont je m'étais longtemps moqué. Quand souvent je plongeais mon regard dans les yeux de son enfant, je retrouvais le souvenir de la défunte Morella, comme un leitmotiv. L'image de la mère surgissait devant moi chaque fois que je regardais la fille. Il fut extraordinaire, cependant, que ce funeste rapport de physionomie entre la morte et sa fille, n'entamât pas la patience que je nourrissais à l'égard de cette dernière. Je m'étais promis de veiller sur elle jusqu'à la mort, dans le bonheur comme dans l'adversité car j'étais persuadé que garder cette preuve vivante de mes écarts était la seule façon de me protéger. A cause de ce principe, je ne lui ai jamais accordé le droit de quitter la maison. Elle n'avait même pas de prénom. "Ma petite blatte" était le seul nom que je pouvais lui donner. Mon plus grand tort fut de penser que cette séquestration n'allait pas influencer le comportement de l'enfant. La privation de liberté la rendait chaque jour plus amère, plus folle. Je ne pouvais plus supporter ses nombreuses crises d'hystérie, et je craignais de voir un jour le dégoût envahir mon âme comme la lave du Vésuve Pompéi. Un soir, après un de nos dîner silencieux, pris de remords, je décidai de lui parler. Je la rejoignis dans sa chambre ou je restai quelques minutes assis, sans dire un mot. Jusqu'au moment où elle me signifia de partir. Je m'apprêtais à franchir la porte lorsqu'elle se jeta sur moi. Elle me renversa et nous nous retrouvâmes tous les deux par terre, son corps blanc sentait le chrysanthème. Il y eut un long silence pendant lequel il me sembla entendre un son presque imperceptible qui ressemblait au mot "révérend" ou quelque chose comme çà, mais je fus bien incapable d'en déterminer l'origine. Puis, son nez frôla le mien et nos bouches s'embrassèrent. Malheureusement, j'allais bien vite regretter ce que je venais de faire car, après s'être relevée brusquement en criant, elle traversa la chambre et se défenestra sous mes yeux. Nous étions sous les combles, au troisième étage. L'horrible silence qui suivit fut coupé par le son tonitruant de la radio qui, soudainement, s'était allumée. La chanson qui passait disait : "Personne n'avait remarqué sa présence, mon coeur en peine a tiré sa révérence...". Je ne sais plus très bien ce que j'ai fait alors. J'ai dû crier : "Morella, pardonne-moi, j'ai tué notre enfant !". Je hurlais par la fenêtre, des passants se retournaient. Tout le village s'attroupait devant ma maison tandis que je hurlais de plus belle : " C'était notre enfant, c'était notre enfant, je vous en supplie, sauvez-la !". Et en bas dans le jardin, une voix s'éleva tout à coup : "Elle est vivante, le buisson a amorti sa chute !". Ma soutane ne resta plus bien longtemps sur mes épaules. |